Je ne mens pas !


Didier Croonenberghs
Je ne mens pas !
Chapitre 1

"En écrivant cela, je ne mens pas"  (Ga 1,20)

Quelle curieuse manière de se justifier ! Paul n’est pas loin du paradoxe du menteur: une contradiction logique qui peut être résumée par la situation suivante. Imaginez qu’une personne vous dise: « Je mens ». Si ce qu’elle dit est vrai, alors ce qu’elle dit est faux, puisqu’elle ment ! Et si ce qu’elle dit est faux, cela veut dire qu’elle ne ment pas… et qu’elle dit donc la vérité ! C’est tout simplement une situation paradoxale, une énigme qui a donné du fil à retordre aux logiciens durant des siècles. Certes, ceux-ci diront qu’ « aucune proposition ne peut exprimer quelque chose au sujet d’elle-même » ! Autrement dit, la vérité d’une proposition ne s’atteste, ne se vérifie que de l’extérieur, par une autre proposition !

Au chapitre 1 de la lettre aux Galates, Paul pose les bases de son argumentation. Son poignant récit de conversion évoque son passé de persécuteur, son présent de serviteur. Mais son récit est tellement improbable, incroyable, qu’il insiste, avec une assurance presque suspecte : « Je ne mens pas ! » Qui atteste la véracité des dires de Paul, sinon lui seul?  

Les récits et témoignages de conversion —les persécuteurs devenus disciples— ont toujours plu. Ils cachent souvent des contradictions. Lorsqu’on se revendique être passé du vice à la vertu —par appel fulgurant ou ‘conversion’— la contradiction ou la rechute n’est jamais loin. Car Paul, le converti, reproche finalement…  la conversion de ceux « qui ont abandonné si vite celui qui les a appelés par la grâce du Christ ! » Pour lui, la bonne nouvelle prêchée par ces judaïsants n’en est pas une mais un retour à des pratiques antérieures où l’homme devait se justifier « lui-même », en cherchant à plaire aux hommes !  Une fois encore, notre Paul refuse toute forme d'auto-justification ! Ce qu’il n’est pas loin de faire pour lui-même... 

Au-delà de toutes les contradictions dans l’argumentation de Paul —qui brûle ce qu’il a adoré et qui prêche ce qu’il a persécuté— nous découvrons dans ce chapitre un homme qui n’a pas peur du conflit. "Celui qui nous persécutait naguère annonce aujourd'hui la foi qu'il cherchait alors à détruire." L’intransigeance qu’il met dans son argumentation et dans la défense de l’évangile est à la démesure de son zèle avant sa conversion. Pour Paul, tout ce qui amoindrit l’incroyable de l’Évangile est en réalité une perversion de l’annonce même de l’évangile… même si cette annonce venait  "d’un ange du ciel !"  Car si le sel de l’évangile s’affadit, comment redeviendra-t-il bonne nouvelle ? L’enjeu de la lettre aux Galates et crucial. Il y va de la pertinence de l’évangile. 

Et nous dans tout cela ? Comme Paul, d'où que nous parlions, osons-nous vraiment prêcher le cœur de l’évangile sans stratégie, sans fard, sans artifice rhétorique pour éviter de blesser ? En n’ayant pas peur de nos contradictions ?   Pour cela, ne faut-il pas, comme Paul, relire nos vies ? En y une décelant une vérité première qui nous met en adéquation avec nous-mêmes et nous porte : un Dieu plus grand que toutes nos contradictions.

En faisant donc remonter sa vocation « au temps où il était dans le sein de sa mère », Paul relit sa vie et nous invite à faire de même. 

Didier Croonenberghs
Liège